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Présentation « Voyage et Décroissance »

Cluses, 17 février 2010

Le voyage forme la jeunesse dit l’adage. Mais, en se frottant au monde, tout le monde finalement se forme, et se reforme, tout au long de la vie. L’expérience du voyage nous ouvre non seulement l’horizon mais plus encore le champ des possibles. Elle remet en cause nos modes de penser, d’être et de faire. Elle est un formidable laboratoire pour initier d’autres voies : écologiques, philosophiques, spirituelles, économiques, politiques aussi…

Ce voyage formateur déforme avec bonheur notre regard sur l’Autre et l’Ailleurs, un regard trop formaté par notre société, celle des dominants, et notre histoire, celle des vainqueurs. Partir n’est pas fuir, mais refuser de se laisser instrumentaliser par un discours figé, unilatéral, national, universel même. Partir c’est d’emblée se préparer à relativiser ce que l’on pensait connaître, voir avec d’autres yeux, et goûter autrement les saveurs plurielles que l’on déniche sur notre marché-monde.

Avec la mondialisation, l’univers du voyage s’est transformé au point de partir désormais pour mieux revenir, ou encore de rester connecter jour en nuit au risque d’être davantage chez soi – enfermé dans une prison mentale ou identitaire - même lorsqu’on se trouve au fin fond de l’Amazonie ou de la Papouasie. Intrinsèquement, le voyage pourtant exige un lâcher-prise, il est le lieu et le moment où une vie ordinaire peut soudain muer en expérience extraordinaire, grâce à la rencontre avec les autres cultures et populations, mais aussi avec l’inconnu, l’imprévisible, l’incommensurable…

Lenteur, respect, écologie et décroissance s’imposent « naturellement » à celle ou celui soucieuse de se laisser guider par le bon sens : celui du voyage. C’est d’ailleurs en direction de l’Orient, que les touristes vont souvent chercher à s’orienter autrement. Redonner un sens à leur vie, à leurs marches nomades sur place et à leurs démarches politiques de retour chez eux. Un voyage authentique, qu’il s’agisse d’un trip au bout du monde, ou parfois d’une course au bout de la rue, est d’abord un voyage au bout de soi. Nicolas Bouvier a bien montré l’importance de « dépouillage » pour espérer accéder à l’essentiel. Nos désirs d’ailleurs s’inscrivent dans une volonté de changer d’air, de se dépayser ou d’en découdre. Ils sont une réponse – un prétexte parfois – au mal-être d’une société occidentale qui marche sur la tête. Le « vivre-ensemble » mis à mal dans nos contrées tempérées revit en quelque sorte dès que les touristes arrivent sous les tropiques, pas toujours si tristes.

Via le voyage, les Suds émergent auprès des décideurs et consommateurs des Nords. Le voyage représente ainsi aussi une manière radicale mais constructive – sans oublier qu’avant de construire, il importe de déconstruire – de repenser la vie, la planète, la politique. La décroissance, tout comme l’autonomie et le nomadisme, a des choses à échanger avec le voyage. Des fruits de ces échanges, naîtront d’autres formes de mobilités, alternatives et novatrices, pour lesquelles le respect des environnements humains, culturels et naturels sera préservé bien davantage que dans les discours des voyagistes et autres instances touristiques officielles. Mais il faudra du courage politique…

Franck Michel est anthropologue, il enseigne les « humanités » et les « mobilités » à l’Université de Corse.

Passant depuis vingt ans la moitié de l’année en Asie du Sud-Est, il vit et circule entre Strasbourg, Corte et l’île de Bali en Indonésie qui constituent ses ports d’attache. De Bali et de Strasbourg, il anime également l’association Déroutes & Détours (www.deroutes.com) qui développe un projet de bibliothèque en milieu rural au nord de Bali et publie notamment la revue en ligne L’Autre Voie (6 revues consultables). Il travaille essentiellement sur les problématiques liées aux voyages et aux tourismes, ainsi que sur les questions du nomadisme et des migrations internationales. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, son dernier livre, Routes. Eloge de l'autonomadie. Une anthropologie du voyage, du nomadisme et de l'autonomie (Presses de l'université Laval, Québec, 2009), analyse les formes de voyage et les chemins du monde, ceux que nous arpentons parfois pour la vie ou seulement durant le temps des vacances.


Proposé par gilbert le 08-02-2010 à 18:22
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